Au Mât Pilote, nous honorons non seulement l'héritage maritime de notre tour sémaphore historique, mais aussi le courage extraordinaire de ceux qui ont combattu pour la liberté de la France. L'ensemble de notre projet de restauration existe grâce à la vision et au sacrifice d'un seul homme : Claude André Joseph Robinet, connu sous le nom de guerre « Claude Rivière » — notre cher « Kikli », qui fit entrer le Mât Pilote dans notre famille pour le préserver ainsi que les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale qu'il incarnait pour lui. Sans son acte initial de préservation et l'amour pour ce lieu qu'il nous a transmis, nous ne serions pas là aujourd'hui à restaurer cette tour historique et à préserver ses histoires.
Né le 4 octobre 1921 à Moret-sur-Loing, Claude est mort le 14 février 2020 à Fontainebleau à l'âge de 98 ans, ayant vécu assez longtemps pour apprendre — 50 ans après les faits — que ses renseignements volés avaient permis l'une des opérations de commando les plus symboliques de la guerre.

De l'étudiant à l'espion
Quand la France tomba sous l'occupation nazie, le jeune étudiant Claude rejoignit “La Bande à Sidonie” (Sidonie’s Gang), un groupe de résistance fondé par Suzanne Wilborts sur l'Île de Bréhat au large de la côte bretonne. Ce réseau, opérant depuis Paimpol, Plouha, Lannion, Perros-Guirec et Tréguier, se spécialisait dans la collecte de renseignements et la facilitation des évasions vers l'Angleterre. En 1941, ils furent intégrés dans le réseau Georges France 31, les reliant aux opérations du renseignement britannique.
À l' été 1941, Claude entreprit une mission audacieuse qui allait changer le cours des opérations alliées en Bretagne. Accompagné de son ami Mazerand, il s'infiltra dans la station sémaphore allemande de Plouézec près de Paimpol — un bâtiment remarquablement similaire à notre propre Mât Pilote. Là, sous le nez des sentinelles allemandes, il vola deux éléments cruciaux : une carte militaire allemande massive —de plus de 4 mètres de long— détaillant toutes les défenses côtières de Paimpol à Bréhec, et un portrait d'Adolf Hitler.
La carte fut smugglée avec succès vers Londres via l'Espagne. Le portrait d'Hitler, cependant, faillit causer sa perte quand les religieuses françaises qui l'abritaient le découvrirent parmi ses affaires, l'obligeant à fuir immédiatement.
Une audacieuse évasion de cinq jours à travers la Manche
Claude trouva refuge chez la Countess de Mauduit, une Américaine au Château du Bourgblanc à Plourivo. Peu avant son évasion, Claude rendit visite à Marcel Cachin, le dirigeant communiste éminent qui se cachait à Plourivo, pour récupérer un message secret destiné au général de Gaulle.
Le 15 janvier 1942, les conditions s'alignèrent pour ce qui allait devenir une évasion maritime éprouvante. “La Korrigane” avec quatre autres résistants: Pierre Guélorget, François Menguy (le pilote), René Besnault, et Jean Blondel. Pour tromper la surveillance allemande, ils se dirigèrent d'abord vers l'Île de Bréhat avant de virer vers l'Angleterre à la tombée de la nuit.
La traversée devint un cauchemar de cinq jours. Le compas tomba en panne, les forçant à naviguer aux étoiles seulement. Les mers agitées endommagèrent leurs provisions, le moteur tomba répétitivement en panne dans des conditions dangereuses, et ils durent écoper constamment pour éviter de chavirer. Au cinquième jour, réduits à boire de l'eau de pluie mélangée à du carburant et à sucer des os de poulet, ils furent finalement secourus près des Eddystone Rocks par le HMS Polruan— épuisés, les pieds gelés, à peine vivants.
Le renseignement qui déclencha un raid historique
Après hospitalisation et présentation au général de Gaulle, Claude remit le message de Cachin. De Gaulle demanda seulement, dit-on, si Cachin était toujours communiste. Claude subit ensuite un contrôle de sécurité à la Patriotic Schoolbritannique. Le renseignement britannique, fasciné par son infiltration du sémaphore, lui demanda de redessiner les plans détaillés du bâtiment de Plouézec et des défenses allemandes environnantes. Ces croquis, combinés à sa carte volée, furent soigneusement archivés.
Le renseignement se révéla inestimable pour l'opération Fahrenheit, exécutée dans la nuit symbolique du 11 au 12 novembre 1942— jour de l'Armistice. Utilisant les dessins de Claude et les photographies aériennes de la RAF, 11 commandos britanniques de la Small Scale Raiding Force attaquèrent la position allemande à 3h10, tuant une sentinelle et en blessant trois autres. Bien qu'ils se soient retirés sans prisonniers, le raid réussit sans pertes britanniques.
Lord Mountbatten télégraphia personnellement à Winston Churchill la nouvelle du succès — inhabituel pour de si petites opérations, mais significatif en raison du symbolisme du jour de l'Armistice. Remarquablement, Claude lui-même n'avait aucune idée que ses renseignements avaient permis le raid jusqu'à ce que l'historien Dr. Michel Guillou découvre la connexion dans les archives britanniques et l'en informe 50 ans plus tard.
Reconnaissance et retrouvailles
En novembre 1992, une commémoration extraordinaire eut lieu à Plouézec. Sous la présidence de Charles Josselin, ministre français de la Mer, Claude Rivière retrouva quatre vétérans commandos britanniques qui avaient utilisé ses renseignements pour l'opération Fahrenheit — une rencontre remarquable qui s'était préparée pendant 50 ans.
Après son évasion, Claude rejoignit les Forces françaises libres, servant avec la Terre DFL (Division Française Libre) - Moyen-Orient, section d'artillerie. Il fut déployé en Égypte, où il contracta le paludisme — une maladie qui l'affecterait pour le reste de sa vie. Pour son évasion périlleuse de la France occupée, il reçut la Médaille des Evadés Son dossier militaire reste conservé sous la référence GR 16 P 515304 dans les archives du Service historique de la Défense.
Préserver son héritage
Bien que les activités de guerre documentées de Claude se soient concentrées sur le sémaphore de Plouézec en Bretagne du Nord, son lien avec notre Mât Pilote représente les liens familiaux durables qui nous attachent à ce lieu historique. Les deux structures servaient le même objectif maritime essentiel — guider et protéger ceux qui naviguaient dans ces eaux dangereuses — et toutes deux incarnent les traditions maritimes et l'esprit indomptable que Claude porta tout au long de sa vie.
Aujourd'hui, en restaurant le Mât Pilote, nous honorons non seulement son héritage architectural mais aussi la mémoire de ceux comme Claude Rivière qui ont tout risqué pour la liberté. Son histoire nous rappelle que même les plus petits actes de courage — un jeune étudiant volant des cartes d'une station sémaphore — peuvent changer le cours de l'histoire. En restaurant le Mât Pilote, nous nous assurons que l'esprit de résistance qu'il incarnait perdurera pour les générations à venir. Le projet de restauration du Mât Pilote continue l'héritage de courage et de préservation que nous avons hérité de Claude Rivière — notre cher Kikli.
Sources et lectures complémentaires
- francaislibres.net database
- Michel Guillou, “Les Anglais et la Résistance bretonne” (2013)
- OpenEdition Books: Allied Military Operations in Brittany
- Service historique de la Défense archives (GR 16 P 515304)
- British National Archives, DEFE2 series (Operation Fahrenheit records)
- Notre histoire orale familiale (sans les plaisanteries de Kikli)


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